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Rapport sur le nucléaire : la surdose avant l’overdose

Le bilan 2015 de l’exposition professionnelle aux rayonnements ionisants en France vient d’être publié le 6 septembre 2016 par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN).

Il concerne, en principe, tous les salariés exposés à la radioactivité du fait de leur emploi. À la différence des bilans annuels de CHSCT (Comité hygiène, sécurité et conditions de travail), ce bilan ne fait pas l’objet d’une contre-expertise des organisations syndicales de salariés, ni d’une possibilité d’examen par des laboratoires indépendants de l’industrie nucléaire, médicale ou de l’armée. Que constate toutefois ce bilan ?

 1. « L’effectif suivi en 2015 dans le cadre des activités soumises à autorisation ou à déclaration est en augmentation de 1,7 % par rapport à 2014, avec 365 830 travailleurs (…) à l’exception de l’industrie non nucléaire dont l’effectif a crû de plus de 9 % en 2015. »

Ainsi d’année en année se confirme l’extension du domaine du nucléaire dans de multiples secteurs professionnels et de façon accélérée dans des secteurs (transport, protection, industrie…) qui n’y sont pas préparés et dont les salariés sous-estiment bien souvent la dangerosité. Par exemple dans les transports, conducteurs, agents de manœuvre, agents de chargement, personnels des autoroutes ignorent bien souvent travailler régulièrement auprès d’installations ou de convois radioactifs.

Il est fréquent que les salariés, comme cela a été constaté à de multiples reprises à la SNCF, ne portent pas leur dosimètre ou même ne savent pas qu’ils doivent en porter un, faute de suivi et de retour de la part de la médecine du travail. C’est ce que signale bien justement la Coordination antinucléaire du sud-est, (CAN Sud-Est) : « selon les textes officiels, la dosimétrie individuelle doit être adaptée au poste de travail en permettant l’évaluation “aussi correcte que raisonnablement possible” des doses reçues par le travailleur… “Aussi correcte que raisonnablement possible” : voilà une conception quelque peu non scientifique et au doigt mouillé dans un domaine où la vie et la santé sont en permanence menacées. ». Précisons que ce suivi ne concerne pas les travailleurs qui ne sont pas considérés, d’un point de vue réglementaire, comme exposés aux rayonnements ionisants, et qui le sont pourtant dans la réalité. Un exemple parmi tant d’autres : des secrétaires dont le bureau jouxte une zone de stationnement de convois de médecine nucléaire.

 2. Parmi les 14 138 travailleurs ayant reçu plus de 1 mSv (limite annuelle réglementaire fixée pour la population générale), 2 606 travailleurs ont reçu une dose supérieure à 5 mSv.

Une dose externe [1] annuelle supérieure à 20 mSv (limite réglementaire de la « dose efficace » fixée pour les travailleurs) a été enregistrée pour 2 travailleurs. Un cas de dépassement de la limite de dose équivalente aux extrémités (par exemple les doigts) a également été enregistré (500 mSv).

En outre le rapport souligne que les travailleurs du nucléaire (EDF, Areva, sous-traitance, recherche, etc.) et de l’industrie non nucléaire (SNCF, personnel aérien, militaires, etc.), représentant ensemble 30,1 % des effectifs suivis, reçoivent les doses individuelles moyennes les plus élevées (respectivement 1,17 mSv et 1,38 mSv).

14 138 travailleurs (c’est près de 4 % de l’effectif contrôlé) ont reçu plus de 1mSv. Que signifie cette dose présentée de façon rassurante par l’IRSN ?

La CRIIRAD dans un document daté du 7 août 2015 souligne : « Cette limite n’est pas un “seuil d’innocuité”. Elle constitue la limite au-delà de laquelle le risque de cancer à long terme est considéré comme “inacceptable” par la CIPR (Commission internationale de protection radiologique). Cette valeur de 1 milliSievert par an correspond, selon l’évaluation de 2007 de la CIPR, à 17 cancers pour 100 000 personnes exposées. Mais en fait, toute dose augmente les risques. »

Ainsi dépasser 1mSv par an n’est pas anodin et est comparable à la situation de ces dizaines de milliers de salariés et leurs familles qui ont été exposés à quelques particules d’amiante et qui trente années plus tard ont développé des asbestoses et des cancers du poumon.

 3. Suivi de l’exposition interne [2]

Pour ce qui concerne le suivi de l’exposition interne*, 279 877 analyses ont été réalisées en routine en 2015. Ce nombre d’analyses est en diminution par rapport à 2014. Le nombre de cas de contamination interne reste faible et les expositions qui en résultent limitées : en 2015, deux travailleurs du domaine nucléaire ont reçu une « dose engagée »supérieure à 1 mSv. La plus forte « dose engagée » enregistrée est de 3 mSv pour un travailleur du secteur des réacteurs de production d’énergie, la seconde à 1,1 mSv dans le secteur de la fabrication du combustible.

Les travailleurs sont aussi exposés à un risque de contamination interne. Les examens sont conduits par les services de santé au travail (dosimétrie opérationnelle) ou en différé après lecture en laboratoire (dosimétrie passive). Seul hic, souligne le CAN, « ces labos sont pour leur grande majorité liés à l’industrie nucléaire civile et militaire : Areva NC La Hague, CEA Cadarache, CEA DAM Ile-de-France, CEA DAM Valduc, CEA Grenoble, CEA Marcoule, CEA Saclay, EDF Saint-Denis, le Service de protection radiologique des armées (SPRA), et l’escadrille des sous-marins nucléaires d’attaque (ESNA) de Toulon et DCNS Toulon. Auxquels s’ajoute le laboratoire “Algade” pour la surveillance individuelle liée à la radioactivité naturelle. Petit problème infime : “Algade” était encore voici peu un laboratoire d’Areva. »

Qu’advient-il de ces salariés exposés et ayant dépassé les 1 mSv par an ? Sont-ils changés de poste de travail afin de ne plus être en contact avec la radioactivité ? Sont-ils suivis chaque année afin de détecter rapidement tout déclenchement de maladies mortelles ? Vous n’en saurez rien dans ce rapport de l’IRSN.

Fait accablant, tous les travailleurs ne sont pas pris en compte dans ce rapport. Dans la sous-traitance, 85 % des entreprises qui ne déclarent pas l’activité réelle des travailleurs ont 5 travailleurs ou moins, et 25 % n’ont qu’un seul travailleur. Par ailleurs, de nombreux travailleurs sous-traitants du nucléaire cachent leurs surdoses afin d’éviter de perdre leur emploi, sans parler des effectifs de police et de gendarmerie non comptabilisés et stationnés des heures durant auprès de convois radioactifs.

L’industrie nucléaire présentée souvent comme la spécialiste de la désinformation et de l’opacité mérite une nouvelle fois ce label. Tant que tous les salariés du nucléaire ne disposeront pas de CHSCT unique inter-entreprises et d’un droit de contre-expertise, tant que les organismes de contrôle ne seront pas indépendants de l’État et de la filière nucléaire et tant que la sous-traitance sévira, des milliers d’entre eux seront condamnés à une exposition à la radioactivité périlleuse et sous-estimée.

Pour l’amiante, il a fallu des centaines de procès pour faire reconnaître les maladies professionnelles et aujourd’hui encore patronat et gouvernement refusent de reconnaître le préjudice d’anxiété pour les salariés ayant été exposés à des produits cancérigènes (amiante, produits chimiques,…). Il en sera de même pour tous les salariés exposés aux rayonnements ionisants.

La solution c’est la CRIIRAD qui la donne : étant donné que « toute dose de rayonnement entraîne un risque », « Plus la dose est faible, plus faibles sont les risques. » En effet, et la dose la plus faible c’est celle qui n’est pas produite.

L’arrêt du nucléaire le plus urgemment possible défendu par le NPA, souvent invoqué à cause du risque de catastrophe nucléaire, l’est aussi à cause des dangers qui pèsent sur des centaines de milliers de salariés dans ce qu’on appelle « le fonctionnement normal des installations ».

Notes

[1L’exposition externe, c’est le rayonnement émis par des radionucléides qui se trouvent à l’extérieur de ton corps. Exemple : on est tous soumis à une exposition externe du fait du rayonnement émis par les radionucléides naturels présents dans le sol (uranium, thorium, …).

[2L’exposition interne c’est le rayonnement émis par des radionucléides qui se trouvent à l’intérieur de ton corps. Exemple : tu manges des champignons qui contiennent du césium 137 ; le césium 137 émet alors des rayonnements en désintégrant dans ton organisme. Autre exemple : l’uranium présent dans le sol produit en dse désintégrant du radon, gaz radioactif, que tu vas inhaler et qui va émettre des rayonnements dans ton système respiratoire.

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Mis à jour le mercredi 31 mai 2017